Martigues

 

Mercredi 23 mai, Martigues

Mercredi nous devons aménager à Martigues. Il y a un spectacle de prévu en soirée, alors nous partons de Nice assez tôt, pour avoir de la marge avant d'attaquer le soir. Mais nos plans allaient être quelque peu chamboulés. C´est toute une brigade de gendarmerie mobile que se charge de ce soudain impromptu. Lors du premier péage d´autoroute à la sortie de Nice, nous sommes interpellés par la police, dans le cadre, de ce qui est de toute évidence une action de grande envergure, nationale, de la gendarmerie et de la police des frontières. Nous avons juste le temps de retirer notre ticket de péage, que nous sommes pris aux petits soins, encadrés, dirigés sur le côté, à côté d´autres véhicules de grand gabarit. Bien qu´une gradée fait un signe énervé de la tête au gars qui nous diligente, comme quoi c´est pas la peine d´arrêter des bus de touristes, faut pas exagérer, on doit contrôler les poids lourds… Il est trop tard, nous ne pouvons plus faire demi-tour, alors l´inspection commence. Notre bus est immatriculé en Pologne, nous sommes frontaliers et les polonais sont moins chers et plus sympas que les slovaques… Donc un bus polonais, de couleur d´un rouge vif tapageur, plein de passagers qui n´ont pas des têtes schengen, des dégaines plutôt afghanes ou irakiennes, bref, une aubaine pour nos héros en treillis, qui sous leurs képis savourent déjà le bonheur d´avoir démasqué trente clandestins d´un seul coup. Comme d´habitude, j´essaie d´expliquer que nous sommes un groupe de lycéens tsiganes de Slovaquie, comme d´habitude, le préposé me dévisage d´un air bizarre en flairant s´il n´y a pas des odeurs de cannabis dans le bus, c´est ce qui correspondrait encore le mieux à mes exubérations. Imperturbable, le brigadier me demande si on a des passeports, étant sur d´avance de ma réponse négative. Il a pas de chance, on les a. Incrédule, il les prend en main, je lui dis que nous avons aussi un ressortissant roumain et une française. Ça ne l´émeut pas plus que ça, il veut la liste des passagers. Je lui en donne une. Mais elle n´est pas à jour. Pour la simple et bonne raison, que notre liste, j´ai beau la faire et refaire jusqu´au moment du départ, elle change encore et encore, avec des nouveaux arrivés en dernière minute et des défaillants de la minute qui suit la dernière minute. Alors, devant les yeux ébahis de l´inspecteur en chef aux frontières, je rature des noms, non celui-là n´est pas parti, et celui là, il n´est pas sur la liste, car il est venu en dernière minute… Pas très catholique, tout ça. On passe aux passeports. Manque de bol, les trois premiers documents correspondent à ceux qui ne sont pas là. J´ai oublié de laisser leurs passeports à la maison en partant. De nouveau l´expliquation vaseuse que c´est ceux qui ne sont pas partis au dernier moment. Le gars me regarde tout en ne me regardant pas, il murmure, bon, ceux-là sont dans la nature… Mais non, je les ai tous, là, regardez, comptez. C´est ce qu´il fait. Il passe en revue les passeports en dévisageant les passagers un par un. Je ne sais pas pourquoi, mais le gendarme ne tique pas sur Mekles qui est roumain, et dont la pièce d´identité roumaine laisse à désirer (mais c´est une autre histoire), pas plus que sur Joana, qui n´est pas française, mais belge, ce que j´ai oublié sur le moment. Il choisit dix gars au hasard et les fait descendre pour faire contrôler leurs passeports par le fichier informatique central. Moment d´émotion rare. Intense. Tous les dix sont alignés en deux rangs à côté du bus. Presque tous sont des Čonka, frères ou cousins. Tous sont tatoués, basanés, petits, trapus, barbus, et ont l´air de tout, sauf d´une chorale du Ccfd. A vrai dire, avec leurs juvéniles systèmes pilleux de grands ados, ils ont des dégaines de parfaits djihadistes, on n´arrête pas de les engueuler pour ça avec Helene, mais rien n´y fait, ils ne veulent pas sacrifier leur premiers attributs de virilité au profit du politiquement correct du faciés idéal ouest-européen, et on en tire les douloureuses conséquences au moment même. Heureusement, le fichier central fonctionne à merveille et n´a rien à redire sur l´échantillon en question. Tout est ok. La situation se détend un peu. On discute sur les armes, visiblement très lourdes, dont disposent les collègues postés tout autour et qui nous impressionnent. Normal, on me répond, on doit être capables d´arrêter un camion fou à tout instant… à propos, dans le camion juste devant vous, on a découvert huit migrants clandestins… Tiens, mais ce n´est pas tellement la saison des festivals, qu´il me dit quand-même avant de partir, notre douanier volant. Oui, mais nous venons dans le cadre d´un partenariat avec le Ccfd. Si, je vous assure, c´est vrai, on va passer même aux Baumettes. Là bas, il n´y a pas de saison… Ok. Il nous colle une pastille sur le pare-brise comme quoi on a déjà été contrôlés, c´est pas la peine de refaire le même cirque à tous les péages, et on peut partir.

La situation des gendarmes n´a rien d´enviable. On ne voudrait pas être à leur place. Pas plus qu´à la place des migrants qu´ils chassent. Mais par contre, des migrants, des clandestins, tous nos jeunes auraient pu être à leur place… Mais, non, ils ont la chance inouïe de ne pas être des clandestins, ni des migrants, mais des touristes. Des touristes tsiganes! Des artistes de surcroît, qui vont offrir leur culture et leur art au public francais. Incroyable, mais vrai! Et tous ces migrants, clandestins, recherchés, pourchassés, qui mettent leurs vies en péril pour rejoindre un bout de notre paradis occidental, ils ne pourraient pas eux aussi, venir en touristes, artistes, étudiants ou travailleurs..? Comme nous, venir, repartir, rester, ou ne plus revenir., peu importe. Surréaliste, comme idée? De l´utopie pure? Pourquoi? S´il y a des Tsiganes touristes, il pourrait y avoir aussi des touristes de tous les coins du monde. Pas que des clandestins et des migrants. Le plus terrible est, que l´on sait que cela pourrait être parfaitement réaliste et pas utopique du tout, si le monde tournait vraiment en rond, et pas en zig-zag, à la merci de ceux aux quels la situation actuelle convient parfaitement. Ça fait vendre…

Bon, alors que je suis en plein dans mes pensées profondes, mes yeux tombent sur un machin rouge posé sur le tableau de bord du bus. Qu´est-ce que c´est, ça n´y était pas tout à l´heure. Je regarde de plus près, c´est un dossier. Il n´est pas en polonais, ni slovaque, pas plus que tsigane. C´est du français. Une directive du Ministère de l´Intérieur sur l´opération qui est en cours et dont nous venons d´avoir les honneurs il y a quelques instants. Je n´en crois pas mes yeux, mais c´est marqué noir sur blanc : Ministère de l´Intérieur, note de service, datée du 22 mai 2018. Suivent des noms des responsables, que je ne veux même pas lire. Je ne veux pas savoir. C´est un secret d´état, il ne me manque plus que ça pour être heureux! Je referme prestement le dossier. Je le rouvre. Je cherche un numéro de téléphone. Il n´y en a pas. Tout est secret, confidentiel. Je ne sais pas quoi faire. Le bus continue de rouler. De toute manière on ne peut pas faire demi-tour en pleine autoroute. Que faire? Téléphoner au Ministère de l´Intérieur? A la gendarmerie de Nice? De Saint Tropez? A Galabru? Et qu´est-ce que je vais leur dire? Que la police aux frontières a oubliée le dossier secret des instructions dans un autobus polonais plein de tsiganes slovaques avec un roumain et une belge en villégiature sur la Côte d´Azur. Là , c´est sur, ils vont m´enfermer pour du bon. Dans un asile.. Et puis ça la ficherait mal si je dénonce le coup aux supérieurs, les gendarmes avaient quand même l´air sympa, je ne vais pas leur faire ça. On s´arrête à la première aire d´autoroute, j´appelle Antoinette en la prévenant qu´on va avoir du retard, et on attend. Pas longtemps. Dans quelques instants débarque une voiture de gendarmerie, je leur fais des grands signes, oui, on a trouvé un drôle de document, non, je n´ai même pas regardé ce que c´est, venez, on vous le rend. J´entends le gendarme qui appelle tout de suite ses collègues, oui, on a trouvé le bus des tsiganes, ils ont les papiers… Et dire, qu´il y a pas si longtemps c´est eux qui contrôlaient nos papiers, et maintenant c´est nous qui leur rendons les leurs. Dans quel monde que l´on vit… Les émotions, ça donne faim. Bien que l´on sait qu´un repas nous attend à Martigues, le MacDo qui est devant nous, à même l´autoroute, nous fait les gros yeux, et on n´a pas la force de résister, on s´engoufre dedans pour une tournée générale de bigmacs. Les gendarmes font pareil. On a le même système gastro-émotionnel. J´en profite pour faire causette et leur offrir quelques cartes postales du groupe. Mais si, c´est nous, mais en costumes. Vous, vous avez vos uniformes, et nous nos costumes… A la bonne franquette, ils s´intéressent à notre histoire, et puis on reprend la route, chacun son chemin.

Sur le coup, je me suis juré de ne pas dire un mot de cette histoire à personne. De toute manière, personne va me croire. Mais, impossible de garder un truc pareil pour soi, tout seul. Il faut que je partage cette aventure, que je vide mon paquet d´émotions au premier auditeur venu. Mais attention! Il y va de l´honneur de la France et de ses corps d´élite, les CRS et les gendarmes réunis. On ne va pas saccager leur image de marque. Je suis très Vielle France, dès que je peux, je place un Vive la France, façon Mon général, dans mes allocutions sur scène. Et c´est sincère, je le pense vraiment. Une idée me vient. Et si c´était un traquenard? Un test. Un coup monté pour vérifier si on est vraiment les gentils bacheliers tsiganes, comme on le prétend, ou des marlous roms, comme tout tend à le faire croire. Réfléchissons. Qu´auraient fait Cruchot ou Fantomas dans une pareille situation? Eh bien, ils auraient subrepticement placé le dossier sur le tableau de bord de notre bus pour voir notre réaction, qu´est-ce qu´on allait faire? Car avec le dossier, il y avait aussi un gros paquet de pastilles autocollantes à coller sur les véhicules qui ont déjà été contrôlés, comme quoi c´est bon, ils peuvent passer, ce n´est plus la peine de les arrêter. Vous imaginez le bazar que ça aurait fait si on avait distribué ces pastilles aux péages à tous les suspects, aux Arabes, Vietnamiens, Cambodgiens, Kurdes, Syriens… si on les vendait par pièce, ou si on faisait un prix de gros aux premiers Roumains rencontrés sur le tarmac. On aurait vite fait de rentabiliser notre tournée, ce n´est pas un lycée, mais une université tsigane que nous pourrions ouvrir au pays avec ce que l´on aurait gagné. Ça, on l´aurait fait, si nous étions des vrais malfrats tsiganes et pas des gentils collégiens, comme nous le prétendions. Donc, les fins limiers nous ont tendu ce piège diabolique pour découvrir notre identité véritable et nos intentions cachées. Encore une chance, que, quand je leurs disais que nous étions des partenaires du Ccfd, j´ai oublié de mentionner que nous allons retrouver à Martigues Antoinette Filippi. Là, on aurait été cuits. La filière corse! Le Nice-Matin aurait mis en première page : Une paisible retraitée insulaire à la tête d´une filière de clandestins moldaves… Ou, Les Gitans et les Corses réclament l´indépendance, un gouvernement provisoire va être formé dans les prochaines heures… Mais non, les talboides peuvent rester sur leur faim, nos intentions étaient pures, nous sommes vraiment des vrais, paisibles lycéens tsiganes, dont certains, bacheliers, et non des vils passeurs ou trafiquants des Balkans, et eux, ce sont de vrais policiers et CRS, et pas des Gendarmes de St Tropez. Cochez la case de votre choix...

Nous rejoignons Antoinette à Martigues avec un sérieux retard. Cas de force majeure, c´est le moins que l´on puisse dire. Le MacDo de tout à l´heure ne nous empêche pas d´avaler aussi le repas qui nous attend sur place, décidément, les émotions nous ont bien cuisinés aujourd´hui. L´hébergement se fait dans un ancien presbytère, un endroit paradisiaque, avec des fresques romaines sur le mur de derrière, personne aux alentours, une paix céleste, l´endroit rêvé pour se remettre de toutes ces aventures rocambolesques. On dispatche quelques jeunes chez les habitants et nous profitons d´un peu de répit avant le spectacle du soir. Nous jouons dans une salle municipale, le public n´est pas très nombreux, un accident sur l´autoroute bloque pas mal de spectateurs qui auraient pu venir. Décidément, nous n´avons pas beaucoup de chance avec les autoroutes du sud aujourd´hui. Malgré les rangs clairsemés des spectateurs, nous envoyons un spectacle avec toute l´énergie dont nous avons le secret, et c´est bien épuisés et vidés que nous rentrons nous coucher. Les nuits se passent sans trop de problèmes. L´équipe des anciens est déjà rompue à cet exercice, nous n´avons pas à déplorer d´ados insomniaques, donc nous pouvons aussi, Helene et moi, profiter du sommeil, qui même à courtes doses, est indispensable pour recharger les batteries. Je suis un lève-tôt, mais le délice de la solitude du petit matin suffit à lui tout seul pour refaire le plein d´énergie pour la journée.